Monténégro : le coup d’État permanent
Monténégro : le coup d’État permanent
TRADUIT PAR PERSA ALIGRUDIC
Publié dans la presse : 11 mai 2007
Mise en ligne : samedi 26 mai 2007
Sur la Toile
Crimes impunis, menaces contre les défenseurs des droits de la personne, police aux ordres du pouvoir : telle est la réalité du Monténégro actuel, où les oligarques russes et leurs associés locaux jouissent de privilèges exorbitants. Le littoral est saccagé par les constructions sauvages, le système judiciaire est bafoué, mais les citoyens et les intellectuels se taisent, comme en 1991, quand le Monténégro faisait « la guerre pour la paix » à Dubrovnik. Milka Tadic dresse le triste portrait du Monténégro au terme d’un an d’indépendance.
Par Milka Tadic-Mijovic
Il ne reste plus que la force nue, la criminalité et la peur. Les représentants du pouvoir et du crime organisé ont anéanti l’ordre public, détruit les institutions et réalisé un coup d’État qui, comme aurait pu le dire Svetozar Vukmanovic Tempo [révolutionnaire, héros national de la Seconde Guerre mondiale, NdT], continue de s’écouler comme une rivière.
N’aurait-on donc pas arrêté les meurtriers de Srdjan Vojicic [chauffeur de l’écrivain Jevrem Brkovic, victime d’une fusillade en octobre 2006, NdT] s’il y avait eu des institutions compétentes, si la situation d’un chaos organisé n’avait pas été créée ? Depuis la nuit de son assassinat, le doute subsistait qu’un puissant groupe organisé avait des motifs d’entrer en action. Les médias ont publié les détails du crime, il y a eu de nombreux indices rendus publics, mais l’enquête de la police n’a pas abouti.
Un jeu étrange se pousuit encore avec Aleksandar Zekovic, menacé de mort. Plusieurs personnes ont reconnu la voix qu’il a enregistrée et qui le menaçait de mort. D’après de nombreux témoignages, elle appartiendrait à un homme de la police. Or, le chef de la police n’a pas reconnu cette voix. Ce sont des amateurs inoffensifs, explique Veselin Veljovic. Il en ressort que ce serait un déshonneur pour la police monténégrine de s’occuper de simples « amateurs », de sorte que l’identité de la personne qui menace de mort un militant des droits de la personne est toujours tenue secrête. De toute façon, les professionnels auront tôt fait d’accomplir leur besogne, comme dans les cas de Scekic et de Jovanovic.
Une police aux ordres du pouvoir
Il n’y a pas non plus la moindre avancée dans l’affaire du « vol de l’aigle » – l’apparition et la répression d’une mystérieuse guérilla albanaise en septembre 2006. La police a dépassé les limites de ses compétences, à la suite de quoi l’Etat a été interpellé par Amnesty International et de nombreuses organisations pour la défense des droits de la personne. Les personnes arrêtées et soupçonnées de terrorisme ont été battues et maltraitées dans les sous-sols obscurs des institutions publiques. D’après les témoignages, elles ont été humiliées en raison de leur appartenance nationale.
Si les institutions fonctionnaient, Veselin Veljovic aurait dû depuis longtemps répondre des actes commis par ses hommes. S’il avait compris l’importance des menaces proférées à l’encontre d’Aleksandar Zekovic, membre du Conseil pour le contrôle civil de la police, après qu’il ait témoigné des mauvais traitements infligés aux prévenus, Veljovic parlerait autrement. Si un membre du Conseil ne peut pas faire librement son travail, le message s’adresse aussi à Veljovic : il n’est pas au service de l’État mais aux mains de maîtres qui se servent des institutions publiques et de leurs employés comme d’une main d’œuvre à leur service.
Le saccage du littoral
Si les tribunaux faisaient leur travail correctement, une bâtisse plus haute que Avala aurait-elle pu être édifiée devant les yeux des habitants de Budva ? Elle obstrue le ciel, elle tue la ville. De plus, le propriétaire de l’hôtel, le fameux groupe Beppler & Jacobson, a changé la configuration du mont de Gospostina en y « plantant » une dizaine de bungalows. La vulgarité de la nouvelle classe riche a ainsi transformé Gospostina en un enfer de béton et de grisaille.
Les puissants constructeurs se sont aussi attaqués aux remparts de la Vieille Ville de Budva qui, depuis des milliers d’années, ont résisté aux conquérants et aux tempêtes. Nos pères avaient engagé des centaines d’experts après le tremblement de terre de 1979 afin de restaurer la Vieille Ville pour que chaque pierre retrouve sa place. Ils ont réussi. Pour qui ? Aucune catastrophe, aucun conquérant ne peut commettre autant de dommages qu’un ordre basé sur l’usurpation. Où est donc l’Institut pour la protection des monuments de la culture, qui devrait s’élever contre ces constructions, où sont nos éminentes personnalités de la culture, nos intellectuels, nos écrivains ? Actuellement, il n’y a plus, dans le monde entier, que les talibans d’Afghanistan pour se comporter ainsi envers le patrimoine.
Le Monténégro au service des USA…
La même force de destruction se retrouve aussi derrière l’article 98 signé en secret, et par lequel le Monténégro s’engage à ne pas extrader les citoyens américains devant la Cour pénale internationale. Quel courage que d’apposer sa signature sur un document reçu des USA, sans consultation avec le gouvernement et le Parlement ! Ce sont les putschistes du gouvernement de Milan Rocen [ministre des Affaires étrangères, NdT] qui foulent les institutions.
En acceptant l’article 98, le Monténégro s’est rangé du côté de Bush, qui détruit l’ordre juridique international par son rejet de la Cour pénale internationale. Le Monténégro est entré en conflit aussi avec l’Union européenne, qui mène un combat difficile avec Bush précisément au sujet de la CPI. Ainsi, Podgorica garantit plus de droits aux soldats américains qu’à ses propres citoyens. Les Américains ne seront pas déférés devant la Cour pénale internationale s’ils commettent des crimes de guerre, alors que les citoyens monténégrins le seront.
…et des oligarques russes
Tous les hommes sont égaux, mais certains le sont plus que d’autres, comme dans les colonies du XIXe siècle. Pas seulement les soldats. L’oligarque russe Oleg Derispaska paie l’électricité à un prix « de faveur » pour le Combinat d’aluminium de Podgorica (KAP) alors que celui-ci est le plus gros consommateur du Monténégro. Ne nous mentons pas à nous-mêmes, les aventuriers locaux se sont enrichis avec la privatisation du KAP, ils se sont dissimulés derrière Deripaska et, avec cet argent, ils construisent maintenant des buildings à travers le Monténégro. Ils veulent désormais changer la géographie, après avoir réécrit l’histoire en 1991-1992.
La terreur est possible là où il n’y a pas une opinion publique prête à réagir, à sanctionner ou à récompenser le pouvoir. En 1991, ce sont les professeurs et les étudiants qui se sont levés massivement, obéissant fidèlement à l’Etat lorsqu’il leur a ordonné d’aller incendier Dubrovnik. Maintenant, ils observent ou ils participent. C’est ce que Veselin Vukotic leur a enseigné : s’affilier à un clan et toujours jouer pour l’équipe gagnante.
Des possibilités infinies ne font que s’ouvrir. L’Université Donja Gorica de Milo Djukanovic va bientôt ouvrir ses portes. Des forces nouvelles seront recrutées. Il faut rassurer la jeunesse : créons une armée pour maintenir le système d’un coup d’État permanent.








