Lettre ouverte au Président de la Commission Européenne

En amont de la réunion informelle de chefs d’État ou de Gouvernement de l’Union Européenne, qui a lieu le 3 février 2017 à Malte, l’ASTI  a adressé une lettre ouverte au Président de Commission Européenne, Jean Claude Juncker.

Voici le texte de la missive:

Monsieur le Président,

Ce vendredi 3 février, les chefs d’État et de Gouvernement de l’Union Européenne se réuniront à Malte pour discuter des questions des migrations et des préparatifs du 60ème anniversaire du Traité de Rome.

Tout en sachant qu’il appartient aux chefs d’État et de Gouvernement de prendre les décisions, nous nous permettons de vous envoyer cette lettre ouverte car nous savons aussi que votre voix compte. À ce titre, nous nous permettons de vous soumettre nos réflexions et nos propositions.

Dans l’immédiat, il y a urgence à résoudre la situation des migrants qui sont oubliés aux portes de l’Europe et qui affrontent le froid, la faim et la mort sur la « route des Balkans » ou qui sont bloqués en Grèce et en Italie. L’Union Européenne ne peut pas rester les bras croisés pendant que des hommes, des femmes et des enfants risquent de mourir là où ils cherchaient la vie sauve. L’ouverture de couloirs humanitaires pour ces personnes urge, de même que l’accélération des relocalisations !

Il est aussi urgent de mettre un terme à la tragédie qui se déroule depuis des années en Méditerranée. Selon les estimations de l’ONU, plus de 5.000 migrants y ont laissé leur vie en 2016. La création de programmes d’admission humanitaire doit aller de l’avant, notamment pour les réfugiés venus de pays en guerre et qui sont en situation de vulnérabilité,  ainsi que le Haut Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés l’a déjà proposé en 2014. L’octroi de visas humanitaires pour entrer en Europe est une piste à envisager sérieusement.

Un autre aspect de la politique européenne qui passe mal dans des sociétés qui se targuent de l’héritage des valeurs de la compassion et de la solidarité , ce sont  l’accord avec la Turquie ou d’autres accords qui sont en cours de négociation avec certains pays africains. Il est certes indispensable de collaborer avec les pays d’origine et de transit. Cependant, traiter les migrants comme des entités marchandables, vouloir échanger les « mauvais » réfugiés contre des « bons » ou y rattacher nos aides au développement et à la coopération n’est pas digne d’une Europe qui se veut un territoire du respect des Droits de l’Homme. Le renforcement et l’implémentation effective de programmes de réinstallation sont impératifs, au même titre que des procédures de regroupement familial plus généreuses. Ceci jouera certainement en faveur de l’intégration des réfugiés et de la cohésion sociale dans les pays d’accueil.

À moyen terme et puisque la solution à ce défi ne peut être qu’européenne, il faut avancer sur une vraie politique commune d’asile et de migrations. L’harmonisation des régimes d’asile est indispensable, de même que la création d’un droit d’asile européen. Le seul contrôle et, bien souvent, la fermeture des frontières, a démontré son manque d’efficacité.

Le même principe vaut pour la migration dite économique. De part le vieillissement de sa population, l’UE a besoin de main d’oeuvre pour renouer avec son dynamisme économique et social. La création de voies légales d’immigration en Europe (actuellement inexistantes, sauf pour les travailleurs hautement qualifiés) se révèle incontournable. Du même coup, les réseaux de passeurs qui profitent de la détresse d’autrui seront contrés.

Sur le long terme, et parce que l’Union Européenne, malgré les problèmes actuels, ne devra jamais abdiquer de se projeter dans l’avenir, nous devrons réfléchir à des solutions novatrices, puisque les vielles recettes n’ont conduit qu’à la mort de milliers de personnes et à l’explosion des replis sur soi.

Jamais une frontière fermée n’a découragé un migrant de la traverser si le désespoir, la peur, l’insécurité ou la misère le poussent à le faire.

Nous demandons à la Commission Européenne de montrer du courage et de lancer un débat public sur le rôle des frontières dans un monde globalisé et ouvert.

Le sommet informel de Malte ne servira pas seulement à discuter de la question des migrations. Les chefs d’État et de Gouvernement seront appelés à se prononcer sur les préparatifs du 60ème anniversaire du Traité de Rome.

Dans la lettre sur l’avenir de l’Union Européenne que le président Donald Tusk a adressé aux participants à la rencontre informelle de ce vendredi, il est écrit : « Unis nous vaincrons, divisés nous échouerons ». Pour nous la victoire ou l’échec dans la construction d’un futur commun passe par la façon dont nous traitons les autres.

Finalement, nous nous permettons d’évoquer dans ce contexte, des conclusions de la tristement célèbre conférence d’Evian de 1938 sur les réfugiés juifs :

« (…) l’émigration non volontaire d’un grand nombre de personnes, de différentes confessions, conditions économiques et activités, arrivant du ou des pays où ils étaient établis, perturbe l’économie générale, dans la mesure où ces personnes sont obligées de chercher refuge soit temporairement, soit définitivement dans d’autres pays, à une époque de sérieux chômage ; qu’en conséquence, les pays de refuge et d’installation sont confrontés à des problèmes, non seulement de nature économique et sociale, mais également d’ordre public, et que les administrations et capacités d’intégration des pays d’accueil sont soumis à de rudes tensions ;

3.    (…) l’émigration non voulue d’un grand nombre de personnes est devenue si importante qu’elle rend les problèmes religieux et raciaux plus aigus, accroît la tension internationale et risque d’entraver sérieusement le processus d’apaisement en cours dans les relations internationales ; »

La ressemblance de ces passages avec les discours que tiennent à l’heure actuelle certains dirigeants d’Etats-membres devraient nous interpeller tous et plus particulièrement ceux qui comme vous participent aux décisions.

Les valeurs fondamentales qui ont amené les pays signataires du Traité de Rome à fonder ce qui est aujourd’hui l’Union Européenne devraient être au centre de chacune des actions ou décisions des dirigeants européens.

L’Union Européenne aura certainement un avenir, si la solidarité entre les États-membres et les peuples, ainsi que le respect inconditionnel des Droits de l’Homme, restent au centre de vos décisions. Construisons des ponts, pas des murs.

ASTI asbl

La lettre en PDF